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Témoignage de Paul Birebent

Écrit par Paul Birebent. Associe a la categorie Histoire Agricole

LES VIGNES "DE PAPA"

Dans une déclaration restée fameuse, de 1959, un an après son rappel au pouvoir, le général de Gaulle avait fustigé avec hauteur les tenants de l'Algérie Française : "On peut regretter la douceur des lampes à huile, le temps des équipages ou la splendeur de la marine à voile... l'Algérie de papa est morte".

Né dans les vignes, je ne les ai pourtant découvertes qu'en 1945, après la guerre. Il y a donc cinquante ans et je ne les ai plus quittées.

Auparavant le vignoble était pour moi, enfant, une affaire de femmes. Les hommes valides de la famille, dès 1939 avaient été mobilisés et, pour la plupart, avaient rejoint les théâtres d'opérations militaires de France et du Levant. A peine revenus, ils étaient repartis, plus nombreux, plus jeunes aussi vers la Tunisie, l'Italie, puis la Provence.

Leurs femmes, leurs soeurs, les mères ou tantes de ma génération avaient assuré avec rigueur et compétence, dans des conditions difficiles, la bonne marche des exploitations viticoles. Elles avaient tiré des remises et garages poussiéreux, de vieilles "Rosalie" Citroën, "Primaquatre" Renault, ou Simca 8, les avaient équipées, faute de bons d'essence suffisants, de roulantes à "gazogène"; elles avaient attelé à des carrioles hors d'âge des chevaux blanchis, négligés par le service des réquisitions de l'armée, et s'étaient élancées sur les pistes, dès le lever du jour, courageuses, volontaires et les mains nues pour assurer le travail quotidien et habituel des vignerons dans les vignes.

Les familles, privées de leur chef avaient souvent déserté les fermes pour se replier vers les villages et le villes, où la vie de tous les jours, avec l'école notamment, était plus facile. Les ouvriers agricoles, saisonniers marocains, et permanents des douars taillaient, labouraient, piochaient sous l'autorité indiscutée d'un vieil espagnol ou d'un commis arabe non mobilisable.

Je ne connaissais des vignes que le sillons profonds des labours d'hiver où alouettes et bergeronnettes débusquaient des vers de terre, les fascinants attelages de chevaux et mulets se cabrant sous le fouet des charretiers et les grappes de raisins dont le jus rouge tâchait les mains et les vêtements, bien meilleures à croquer quand elles étaient dérobées dans la pastière en route pour la cave.

J'avais 15 ans à la fin de la guerre, et, avec le retour des mobilisés et de mon père, les choses reprenaient leur place. Je devenais un homme et j'apprenais pendant les vacances le métier de vigneron : conducteur de charrue avant d'en empoigner les mancherons, coupeur de raisin à la serpette, puis ouvrier de cave et enfin apprenti mécanicien avec le premier tracteur.

A Noël, nous brûlions après la taille, les sarments en bout de rangs. Pour Pâques nous allions soufrer à la nuit noire avant que le vent de mer ne se lève et ne nous arrête, et pendant les grandes vacances nous chassions les altises et écimions à larges coups de faucille les tiges fragiles des Carignan. Les vendanges étaient une grande fête avec ses bonnes odeurs de marc frais et de cuves en fermentation, l'animation inhabituelle des cours de ferme et des abords de cave, le bruit des roues, des chevaux et des machines, et la mélopée lancinante et rythmée des vendangeurs avant le lourd repas du soir.

Entre les études et l'armée, les rêveries et les vocations fragiles et temporaires, je n'ai jamais eu beaucoup de temps à consacrer aux vignes de mon père. J'admirais pourtant la couleur vert tendre des cépages au printemps, l'alignement parfait des souches, la propreté méticuleuse, trop peut-être, du sol griffé où ne poussaient ni le chiendent, ni le liseron, ni la ravenelle; l'ordonnancement méticuleux du matériel rangé sous les hangars, la netteté de l'écurie où un garde permanent faisait la chasse aux brins de paille et aux mouches agressives; la blancheur de la cave, repeinte, lavée, brossée, avec un souci du détail et de l'hygiène qui frisait l'obsession.

Quand le temps est venu, de m'associer à ce qu'avant moi quatre autres générations de viticulteurs avaient entrepris, réalisé, et réussi, il m'a fallu partir et tout abandonner, en l'état, vers une France hostile, lointaine et suspicieuse.

En 1970, un descendant de mon arrière arrière grand-père, retournait pour ses vingt ans, dans son Oranie qu'il ne pouvait oublier et qui l'obsédait. Il voulait voir et tenter de comprendre. Les "vignes de papa" avaient été arrachées et de maigres brebis couraient après une herbe rare dans des "chaumes" clairsemés; l'écurie était vide, tissée d'immenses toiles d'araignées, et des tracteurs russes flambants neufs, en panne, faute de pièces détachées, s'agglutinaient dans la cour où ne picoraient plus les volailles. Plus de chien dans la niche, plus de fleurs dans le jardin, pas de fruits sur les arbres. Dans les cuves de la cave, ouverte et sans toiture, s'entassaient des stocks de paille et de grains où s'ébattaient rongeurs et papillons.

Un peu plus loin nos Salines scintillaient sous le ciel blanc, plus étendues que jamais.

Par les drains engorgés, des remontées le sel imparables mais prévisibles, envahissaient ce qui avait été nos magnifiques vignobles. Rongés par les chèvres, les champs d'amandiers avaient disparu, et les beaux oliviers, réchappés du feu des "khanouns" étaient noircis du fumagine.

En 1995 les "vignes de papa" confisquées figurent "pour mémoire" dans les statistiques de l'Office International de la Vigne et du Vin.

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